
Le documentaire s'appelle "Quand la France s'embrase". Il aurait très bien pu s'intituler "Quand la politique se fait dans la rue". Journaliste à Libération pendant dix ans et rédacteur en chef d'iTélé pendant quatre, David Dufresne signe une enquête fouillée sur le maintien de l'ordre et ses dessous, qui sera diffusée le 18 octobre sur France 2.
Le postulat de départ est simple: la France cultive une spécificité, pour ne pas dire une tradition, celle de la politique dans la rue. Grèves, manifestations, émeutes. La négociation est un concept assez étranger à notre pays, où la majorité des conflits se règlent sur les pavés. Avec un revers de médaille, l'envoi des forces de l'ordre. David Dufresne et le réalisateur Christophe Bouquet ont voulu comprendre ces mécanismes qui poussent les foules dans la rue, cette double culture du désordre et du maintien de l'ordre. Pour cela, ils se sont penchés sur deux cas d'école, les émeutes des banlieues à l'automne 2005 et la fronde anti-C.P.E. au printemps 2006. Une enquête d'une année (mai 2006-mai 2007) pour livrer un documentaire au-delà des clichés et des carcans des JT. "Derrière la violence des images, il y a une autre réalité, qu'elle soit politique, policière, citoyenne", explique l'auteur. "Parfois, la rue gagne politiquement, mais perd policièrement".
L'originalité première de ce documentaire, c'est la multiplicité de ses points de vue: celui de la rue, celui des élites, celui des forces de l'ordre. Manifestants, policiers, politiques, syndicalistes, militants associatifs, simples citoyens, tous témoignent devant la caméra de Dufresne. Pendant un an, l'auteur est parti à la recherche d'images inédites sur ces deux événements dont les Français n'ont vu que ce que les JT ont bien voulu nous montrer. A l'arrivée, images d'archives, vidéos amateures, et rushes de journalistes se mêlent avec harmonie. Des films des habitants de Clichy-sous-Bois, qui promènent leur petite DV dans un no man's land nocturne, des images de la police, des vidéos de téléphone portable au milieu des émeutes, dans les amphis agités de la Sorbonne occupée. Et surtout des rushes d'actualité - jamais utilisés - des chaînes (essentiellement iTélé) et de JRI indépendants. Ces fameuses vingt secondes avant, vingt secondes après qui changent notre vision formatée de l'actualité. C'est un Nicolas Sarkozy moins serein qu'à l'antenne qui mâche nerveusement son chewing-gum pendant les émeutes des banlieues, ce sont les dessous de la "bataille des Invalides" en mars 2006, mais aussi des plans jamais diffusés sur la visite de NS à Argenteuil. "Ce n'est pas un choix esthétique", assure le producteur, Christophe Nick, "mais un choix d'enquête".

Autre atout de ce docu: un "casting" de luxe et très complet. Claude Guéant (à l'époque directeur de cabinet de NS), Bruno Julliard (président de l'Unef), Jean-Pierre Mignard (avocat des familles des ados morts à Clichy), Philippe Lamy (conseiller sécurité de la mairie de Paris), Jean-Christophe Lagarde (maire de Drancy), Julie Coudry (présidente de la Confédération étudiante), Annick Coupé (porte-parole de Sud-Solidaires, syndicat du blessé grave, place de la Nation en mars 2006), Samir Mihi (du comité "AC le feu" ), le directeur des RG de Paris, le préfet de police de Paris, le directeur de la sécurité publique, le directeur de l'ordre public et de la circulation, et bien d'autres responsables de la police et des CRS, manifestants, émeutiers, ... Pour obtenir tous ces maillons de la chaîne sur ce sujet sensible (d'autant plus en pleine période électorale!), David Dufresne a usé d'un argument imparable: "le film se fera, avec ou sans vous. Autant que ce soit avec vous". Le plus difficile à convaincre? Sûrement Claude Guéant. Il n'a accepté l'interview qu'en janvier dernier, en pleine campagne électorale. Interview qui a d'ailleurs été réalisée de son bureau du siège de l'UMP.
Sur la forme aussi, le docu fait preuve d'originalité, par exemple au niveau de la présentation des interlocuteurs. Point de synthés criards et bruts ("Pierre Marchand-Lacour, chef de l'inspection technique à la direction centrale des CRS, commissaire principal"), mais une voix off très humaine, qui nous prend par la main pour nous introduire avec simplicité "Claude Guéant, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, il était de toutes les réunions de crise place Beauvau, aucune décision ne s'est prise sans lui", ou bien "Monsieur X de la police, qui avait 5000 hommes sous sa direction", le tout sur des images silencieuses. Le commentaire, rédigé par l'auteur, prend la voix de Christophe Nick, qui nous dispense de ce ton robot à la "Capital" qui rythme de trop nombreux dodumentaires, enquêtes et reportages aujourd'hui.
Le film fait abondamment référence à l'étudiant Malik Oussékine, dont la mort lors d'une manifestation (contre le projet de réforme universitaire du ministre Alain Devaquet, en décembre 1986) a largement marqué l'auteur. Le "syndrôme Oussékine" hante forces de l'ordre et politiques dès que les Français - notamment les étudiants - descendent dans la rue. La peur de la bavure, la crainte du dérapage.
"Quand la France s'embrase" parle de politique sans faire de politique. Les hommes sont dépolitisés et s'effacent derrière des fonctions, parce qu'après tout, c'est bien de cela dont il est question: du Premier ministre, du ministre de l'Intérieur, du maire de Clichy-sous-Bois, du président de l'Unef, le plus grand syndicat étudiant. Pas de "Nicolas Sarkozy" à tout va, ni de "PS" ou d'"UMP". Bien sûr, le film traite de la rivalité entre deux hommes, de Villepin et Sarkozy, mais d'une rivalité politique, sur fond de crise politique.
Le sujet est grave, les images violentes, mais on rit, parfois. Comme lorsque ce bon vieux Jacques fait son speech avec ses grosses lunettes rétro sur le nez. Ou que Claude Guéant, gêné par une question, observe un silence lourd de sens, avant d'esquiver avec un rire nerveux.
Mais aussi:
- Samir Mihi (de "AC le feu"), réagissant à la phrase de NS (après le lancement de grenades lacrymogènes sur une mosquée, à Clichy-sous-Bois, le ministre de l'Intérieur avait déclaré: "Ces grenades étaient en dotation de la police mais rien ne prouve que ce sont des CRS qui les aient tirées"): "c'est comme de dire: ces pavés sont en dotation des émeutiers, mais rien ne prouve qu'ils les aient lancés."
- Le même Samir Mihi, évoquant la tradition française de la manfifestation: "Je trouve que les jeunes issus de l'immigration ont plutôt bien assimilé les traditions françaises..."
- Philippe Lamy, conseiller sécurité de Delanoë, sur les manifs anti-CPE: "Des policiers s'infiltraient avec des autocollants des syndicats et des partis de gauche, cela donnait des mélanges parfois assez drôles, c'était la gauche plurielle à eux seuls!"

Malgré une fin un peu (trop?) anxiogène, David Dufresne ne tombe pas dans le piège du manichéisme ou de l'unicité du point de vue. Le film débute avec une certaine empathie pour ces jeunes de banlieues en mal d'intégration et de porte-voix. Progressivement, le malaise s'installe dans le film, qui s'achève sur les pillages des étudiants anti-CPE par des casseurs venus des banlieues Nord.
Le souhait premier de l'auteur, éviter l'amalgame "jeunes de banlieues = casseurs". Et surtout montrer qu'"aujourd'hui, personne ne sait quoi faire avec les banlieues". Mission accomplie pour ce journaliste qui a vécu neuf ans en Seine Saint Denis, loin du microcosme des journalistes parisiens - dans lequel il travaillait pourtant. Et qui a vu l'école de ses enfants cramer sous ses yeux.
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Quelques critiques, tout de même!
- Peut-être le film ne met-il pas suffisamment en avant les stratégies de certains policiers pour briser le mouvement anti-CPE: soit en laissant les casseurs massacrer les étudiants, soit en demandant à ces derniers de s'allier avec les forces de l'ordre pour isoler les casseurs, et donc diviser le mouvement, soit en agissant en casseurs, pour décrédibiliser le mouvement.
- Le téléspectateur peut parfois être perdu par cette multiplicité de points de vue et ces allers-retours passé-présent (mai 68, décembre 86)
- On reste un peu sur sa fin avec ce documentaire qui aborde de nombreux sujets sans toujours aller jusqu'au bout alors qu'il en a les moyens (et la matière).
A voir:
"Quand la France s'embrase, enquête sur le maintien de l'ordre", un film de David Dufresne et Christophe Bouquet, produit par Christophe Nick (mai 2007). Diffusion le 18 octobre sur France 2, dans la case "Infrarouge".
A lire:
"Maintien de l'ordre, l'enquête", de David Dufresne, prolongement du film (Hachette Littératures, octobre 2007).
3 commentaires:
Effectivement, ca va etre quelque chose a voir. C'est magnifique que cette tradition francaise de la rue soit investiguee de l'interieur, avec d'autant plus deux sujets recents qui ont marque. Et a t'ecouter, les messages du documentaire sont en or: 1. éviter l'amalgamme "jeunes de banlieues = casseurs", et 2. montrer qu'"aujourd'hui, personne ne sait quoi faire avec les banlieues".
Dis-moi, comment ca se fait que tu as eu la chance de le voir avant sa parution sur France 2?
J'ai vu ce film en avant-première au "Grand action", (Paris 5ème), dans le cadre du boulot. Je suis restée pour le débat et le pot (histoire d'interviewer David Dufresne).
Le débat qui a suivi le film était vraiment intéressant, même si trop court!
Au sujet de l'amalgame "jeunes de banlieues = casseurs": une personne de la salle (un homme d'une quarantaine d'années qui habitait je crois dans ladite banlieue) est intervenu pour dire que, justement, ce film n'échappait pas, par moments (sur la "Bataille des invalides" notamment), à cet amalgame. Une remarque qui a beaucoup touché l'auteur, dont le but était précisément d'éviter ce piège...
Personnellement, je crois qu'il est très difficile de traiter le sujet des banlieues sans clichés, sans amalgames, sans parti pris; et c'est d'autant plus vrai avec la thématique des émeutes. Dès qu'on met une image - ou un plan séquence - plutôt qu'un autre, dès qu'on prononce un mot dans le commentaire, on fait un choix, un choix qui est nécessairement subjectif.
Dans cet exercice d'équilibriste, David Dufresne s'en tire tout de même bien. Petit clin d'oeil à son passé de grand manifestant, il a choisi de retenir le chiffre des organisateurs lors des manifs anti-CPE.
ma chérie, c'est très bien mais y a une petite faute d'orthographe :
on reste sur sa "faim".
mais bon.
je t'embrasse.
J.
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